Tribune parue dans Mediapart : La France doit rompre pour transformer l’Europe

François Hollande a relancé jeudi 16 mai la vieille idée d’un gouvernement économique de la zone euro, fer de lance d’une union politique. Ce gouvernement « se réunirait tous les mois autour d’un véritable président nommé pour une durée longue ». La stratégie du président de la République est claire : alors que le peuple français souffre de sa politique néolibérale, il allume des contrefeux en attribuant à davantage d’intégration européenne le rôle de remède miracle. Ce procédé n’est pas neuf. Pendant les années 1980, Jacques Delors expliquait qu’il fallait faire l’Europe politique pour qu’elle devienne ensuite sociale. Même procédé lors des débats sur le traité de Maastricht : une monnaie unique accélèrerait la construction de l’Europe politique, qui deviendrait ensuite, enfin, sociale.

Toute l’histoire de la construction européenne démontre l’inefficacité de cette méthode. L’objectif social reste à l’état de néant tandis que l’intégration européenne progresse, mais au détriment grandissant de la souveraineté populaire et au profit du système financier et des marchés. L’échec de cette stratégie social-démocrate est patent. Cette stratégie peut se résumer ainsi : accélérer l’édification du contenant pour ensuite établir un rapport de forces à même d’en changer le contenu. On voit le résultat : c’est la social-démocratie qui a changé, gagnée par le poison libéral, et désormais interchangeable avec les partis de la droite européenne.

François Hollande continue cette stratégie d’apparence schizophrène : accumuler les réformes ultralibérales en prétendant construire l’Europe sociale. Et les réformes ultralibérales, il connaît. C’est d’ailleurs le seul domaine dans lequel il est efficace. Il assume même fièrement sa supériorité sur la droite en ce qui concerne la compétitivité, la baisse des dépenses publiques, la réforme du marché du travail. Si la mobilisation et le rapport de force politique à gauche ne l’en empêchent pas, François Hollande compte donc appliquer pour son an II des recettes néolibérales qui ont déjà plongé le pays dans la récession à l’issue de sa première année à l’Elysée.

Ce qui lui reste d’aspiration sociale dépend donc de l’Europe. C’est sans doute le plus grave dans son discours, car on peut craindre qu’Angela Merkel saisisse au bond sa proposition d’accélérer l’union politique et de mettre en place un président de la zone euro. Nous connaîtrions, après Maastricht, une nouvelle catastrophe. Le principe est en effet le même : partant d’un besoin juste –une monnaie internationale suffisamment forte pour contrebalancer le dollar et donc la puissance étatsunienne– la France a accepté les conditions allemandes pour la monnaie unique. Cela a consisté à créer un euro mark surévalué, trop fort pour l’économie de la plupart des autres pays européens, le tout sans aucune harmonisation sociale et fiscale permettant d’en limiter les effets. Le système est en plus cadenassé par la gardienne du temple monétariste : une Banque centrale européenne (BCE) indépendante du pouvoir politique mais pas du système financier.

Le bilan est tragique : les économies européennes incapables de faire face à la crise de 2008 ont plongé dans la récession et dans l’instabilité financière. La domination des Etats-Unis, elle, n’a pas été entachée. Un pas de plus va d’ailleurs être franchi en ce sens avec le grand marché transatlantique. Il sera bientôt en place et établira la primauté du droit étatsunien, après un processus de quinze années de négociations obscures entre la Commission européenne et le ministère américain du commerce.

Si l’Allemagne acceptait de renforcer la gouvernance politique de l’Europe, nous ferions face à un transfert de souveraineté accru pour concentrer plus de pouvoir à Bruxelles et Francfort au service de la doxa libérale. Mme Merkel propose par exemple de faire élire au suffrage universel le président de la Commission européenne, qui détiendrait une légitimité incomparable sans en réalité avoir à rendre de compte aux 560 millions d’électeurs européens et aux parlements nationaux renvoyés à un rôle folklorique. Cette vision orwellienne de la démocratie n’amènera aucune convergence par le haut. Il suffit d’entendre quelques secondes du moindre discours des ectoplasmes libéraux Herman Van Rompuy, président du Conseil européen, et José Manuel Barroso, président de la Commission européenne, et de Mme Merkel elle-même, pour s’en convaincre.

Si François Hollande voulait vraiment une convergence par le haut, il ferait des choix radicalement différents. Pour transformer la construction européenne, il faut d’abord se persuader qu’elle ne vaut que si elle est tournée vers l’intérêt général. Elle n’est en rien une fin en soi mais un moyen pour permettre le progrès humain pour les peuples. Affirmer cet axiome a pour conséquence de ne pas craindre une crise et des ruptures pour tenter de la faire bifurquer. La crise est de toute manière déjà là.

Plutôt qu’une fuite en avant fédéro-libérale, posons des objectifs politiques précis. Quatre sont prioritaires : une BCE européenne dépendante des pouvoirs politiques, prêtant directement aux Etats et tournée vers une relance de l’activité écologiquement soutenable ; le principe de non régression sociale qui garantira aux Européens que le droit national supplantera les directives européennes tant qu’il leur sera plus avantageux ;  l’arrêt de l’ouverture obligatoire des marchés à la concurrence ; un protectionnisme solidaire sur des critères sociaux et écologiques.

Cette alternative est crédible : l’UE ne se fera pas sans la France, qui est la 2epuissance économique et bientôt le pays le plus peuplé. Relevons la tête, quittons notre rôle de « bon élève » assumé par un François Hollande piteux devant M. Barroso, et soyons sûrs que nous aurons pour alliés tous les pays qui subissent la politique du patronat allemand et de ceux, en alternance conservateurs ou socio-démocrates depuis trente ans, qui le représentent. Nous établirons ainsi de nouvelles solidarités avec les pays du sud, des deux rives de la Méditerranée.

Si Mme Merkel ne cède pas ? Il faudra désobéir en s’appuyant sur le mandat du peuple français et faire à notre échelle ce que nous ne pouvons pas encore faire au niveau européen. Jacques Généreux a ainsi décrit les mécanismes qui permettront à la Banque de France de battre monnaie pour nous redonner des marges de manœuvre économiques, en rupture avec les traités européens. Il s’agit d’une stratégie temporaire, d’une rupture solidaire misant sur le rapport de force et la contagion vis-à-vis des autres Etats européens pour faire céder le gouvernement allemand, à la manière dont notre non au TCE avait produit ensuite des répliques.

Nous estimons pour le moment cette solution préférable à la sortie de l’euro, même si le débat doit se poursuivre et les arguments s’échanger avec ceux qui prônent une monnaie commune où même, tels Oskar Lafontaine, défendent le retour au système monétaire européen. Ne sacralisons pas en effet la monnaie unique : l’euro Merkel ne résistera de toutes façons pas à ses contradictions, l’euro des peuples est d’une certaine manière sa dernière chance. Nous ne lui sacrifierons en aucun cas la souveraineté populaire.

La désobéissance aux traités européens existe déjà : selon le dernier rapport de la Commission européenne sur le contrôle de l’application du droit de l’UE, plus de 95 procédures d’infractions aux directives européennes étaient en cours contre la France en 2011. Les pays européens désobéissent régulièrement aux directives ; nous proposons simplement d’orienter aujourd’hui la désobéissance vers l’intérêt général des peuples européen. Nous ferons de la désobéissance européenne le levier d’une convergence par le haut en Europe. Le Front de Gauche doit démontrer lors des élections européennes de 2014 que cette stratégie peut être majoritaire en France.

Eric Coquerel et Guillaume Etievant, secrétaires nationaux du Parti de Gauche

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