Des montagnes du Kerala à celles de Grenoble

J’écris cette note de blog alors que je viens de revenir du remue-méninges du Parti de Gauche et des estivales du Front de Gauche qui se sont déroulés à Grenoble. Avant d’y arriver, je venais de passer trois semaines en Inde du Sud. Les avis sont partagés sur cette région du monde. Les gens qui en reviennent en retiennent parfois surtout le bruit, les odeurs des grandes villes, les interminables moussons et la misère des bidonvilles. D’autres ne gardent en mémoire que le manque d’hygiène, la difficulté à se nourrir convenablement et les maladies qu’ils y ont attrapées. De retour d’Inde du Sud, je me demande si nous avons bien traversé le même pays. Mes souvenirs se concentrent surtout sur les magnifiques plantations de thés, les temples creusés à même la pierre qui allient le grotesque au sublime et l’immense palais de Mysore qui mêle les innovations de l’Art nouveau au marbre italien et aux arcs festonnés orientaux. Happé par la lame de fond océanique, j’ai entrevu en Inde un monde qui se conjugue à l’infini et où les sens passent en un instant de l’affliction à l’émerveillement. Réduire l’Inde à son niveau de vie et au manque de confort qu’on y trouve, c’est mépriser tout un peuple et les innombrables richesses que sa terre recouvre.

Cochin2

L’expérience communiste du Kerala

Ce blog n’a pas l’ambition d’être un carnet de voyage. Si j’y parle de l’Inde du Sud, c’est que la politique n’a jamais été complètement absente du voyage, en particulier lorsque nous sommes arrivés au Kerala. Avant d’atteindre cette région tropicale et côtière du pays, nous avons été au Karnataka et au Tamil Nadu, Etats frontaliers du Kerala, où à chaque fois que nous évoquions devant des Indiens notre future destination, un large sourire s’esquissait sur leurs visages soudain éclairés. En effet, outre la magnificence de sa chaîne montagneuse agencée en plantations de thés et de ses vallées quadrillées par les canaux navigables, c’est bien pour son régime politique (1) que le Kerala a conquis le désir de millions d’Indiens.

Le Kerala a été le premier Etat au monde à avoir démocratiquement élu les communistes au pouvoir, en 1957. Même si depuis une dizaine d’années, les communistes et les libéraux alternent au gouvernement, la plupart des acquis sociaux ont été maintenus. Dès qu’on arrive au Kerala, la différence avec les autres régions du sud de l’Inde saute aux yeux : aucun mendiant dans les rues, des drapeaux avec la faucille et le marteau qui fleurissent un peu partout, des portraits de Che Guevara dans chaque ville.  On voit de grandes universités, de nombreux hôpitaux et des médecins aux spécialisations absentes dans les autres Etats.

Le régime communiste a considérablement profité à la population du Kerala. C’est l’Etat le plus développé d’Inde : l’IDH (Indice de Développement Humain) est de loin le plus élevé de tous les États indiens, estimé à 0,775 (contre 0,547 en Inde et 0,884 en France). Au Kerala, on dénombre près de 3 000 établissements médicaux soit près de 20% de tous les établissements que compte l’Inde. Le Kerala offre à ses habitants 330 lits pour 1 000 habitants, contre 0,7 lit pour 1 000 dans le reste de l’Inde. Grâce à son système de santé publique universel et gratuit l’espérance de vie au Kérala atteint 77 ans, la moyenne en Inde étant de 67 ans. 95% des accouchements se font à l’hôpital, ce qui a permis d’abaisser la mortalité infantile à 12/1000, contre 55/1000 en Inde. Des magasins d’Etat permettent à la population pauvre d’avoir accès aux produits de première nécessité.

L’éducation y est gratuite et obligatoire, jusqu’à la fin du collège  et 98 % des enfants ont une école à moins de 2 km. La gratuité est totale et inclut les livres scolaires, les uniformes, le déjeuner et les transports. Les résultats de cette politique sont spectaculaires : le taux d’alphabétisation atteint 92% pour les femmes et 96% pour les hommes, contre 48% pour les femmes et 60% pour les hommes pour toute l’Inde.

Bien sûr, le Kerala n’a rien d’un paradis. La pauvreté y reste très élevée, et le chômage atteint 25%, le pays subissant comme tous les autres les ravages de la mondialisation libérale. Mais il n’en demeure pas moins étonnant que l’expérience kéralaise reste quasiment absente de la culture politique des gauches radicales des pays occidentaux qui ne se sont pas aperçues que dans la pointe sud de l’Inde la lutte des travailleurs avait permis quelques réussites dont nous pourrions nous inspirer. Les Indiens ne sont pas que des miséreux adeptes d’un folklore polythéiste d’un autre âge. La vénération d’un dieu à tête d’éléphant ne les empêche pas de faire de la politique et de se battre pour le progrès social. Notre internationalisme doit passer aussi par l’Asie.

Pondichéry (4)

De l’Inde à l’euro

A peine atterri à Paris, il faut repartir à Grenoble. La fatigue et l’esprit pas encore complètement revenu d’orient ne m’empêchent pas de prendre un grand plaisir à retrouver les camarades du Parti de Gauche et du Front de Gauche. Mes interventions dans un grand nombre d’ateliers m’ont empêché d’apprécier pleinement la beauté de cette ville et la diversité du programme du remue-méninge et des estivales. J’ai tout de même pu me rendre compte une fois de plus du haut niveau de conscience politique des militants. Mon premier débat sur le protectionnisme en était un exemple frappant : les questions des camarades présents tournaient exclusivement sur les modalités concrètes et pratiques d’applications du protectionnisme solidaire et sur la meilleure manière de les faire connaitre et comprendre de la population. Plus personne pour nous déverser les lieux communs sur le protectionnisme qui serait un repli sur soi, une mesure nationaliste proche des idées du FN  ou une politique contraire à la solidarité internationale des travailleurs. Les camarades du PG ont tous bien en tête que le libre-échange détruit les économies et la vie démocratique de l’ensemble des pays. L’alternative aujourd’hui passe par un bouleversement des relations économiques internationales pour mettre en leur cœur la souveraineté populaire et non plus les appétits du capital. On ne peut pas prétendre lutter contre le capitalisme en laissant les capitalistes imposer leurs conditions à tous les pays. La mise en place de taxes, de normes environnementales et sociales, d’interdictions de certaines importations, d’une révision du code des marchés publics, nous permettra de rompre avec le dumping social et environnemental et de retrouver le chemin esquissé par la charte de la Havane en 1948.

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Les débats sur l’euro ont également été riches d’enseignement. La formation d’une heure et demi que j’ai donnée sur le sujet m’a permis d’apprécier la volonté des camarades de pleinement appréhender et comprendre notre stratégie décrite notamment dans le manuel citoyen d’économie que je viens de publier aux éditions Bruno Leprince avec des camarades de la Commission économie du PG et qui est, me dit-on, d’ores et déjà un succès. J’invite chacun à débattre avec les militants de cette politique de rupture avec les traités européens qui se situent à mille lieux des propositions patronales portées par le Front National. Nous voulons mettre l’arme monétaire aux mains du peuple, alors que le FN veut l’offrir au patronat français. Le débat sur l’euro du samedi après-midi était également un moment important des estivales. Avec les autres intervenants de ce rendez-vous politique, nous avions choisi d’assumer nos différences et de les soumettre au débat. Cédric Durand a pu développer les thèses de son livre Pour en finir avec l’Europe (éditions La Fabrique) et notamment la nécessité d’une sortie coordonnée de la zone euro, tandis que Denis Durand du PCF assumait sa position selon laquelle les luttes et la négociation suffiraient à réformer la BCE sans besoin de rupture unilatérale et que Pierre Khalfa se concentraient sur son refus de faire de la sortie de l’euro un préalable à toute politique de gauche. Pour ma part, j’essayais, dans le quart d’heure qui m’était imparti, de résumer nos différents scénarios, et notre ligne générale : désobéissance aux traités européens et refus de la sacralisation de la monnaie unique. Si pour mener notre politique nous sommes obligés de sortir de l’euro nous sommes prêts à le faire mais ça n’est pas notre scénario privilégié.

L’échange avec la salle fut parfois tendu mais enrichissant et tournait principalement autour d’une problématique : quand est-ce que le Front de Gauche arrivera enfin à se mettre d’accord sur cette question, et comment transmettre à la population nos idées sur le sujet alors que les propositions simplistes du Front National sont beaucoup plus faciles à résumer ? A mon sens, et comme je l’ai dit lors de ma conclusion de ce débat, la réaction de Pierre Khalfa qui accusait certains camarades d’être un réservoir de voix pour le FN, n’a pas été à la hauteur de l’enjeu. Non, défendre la sortie de l’euro ça n’est pas courir après le Front National. La sortie de l’euro n’est pas le scénario privilégiée par le Parti de Gauche mais c’est une position tout à fait recevable à gauche et sur laquelle nous devons continuer le débat. Ce n’est pas la sortie de l’euro qui définit le FN. Si nous laissons la sortie de l’euro au FN, nous ferons une erreur politique, morale, stratégique, qui nous conduira à l’échec aux élections européennes. Prétendre que la sortie de l’euro, cette monnaie du capital qui asservit la souverainé populaire aux caprices des actionnaires et des banquiers, est par essence une mesure d’extrême-droite est à mon avis une erreur considérable. J’en profite pour une fois de plus rappeler ce que dit notre résolution rédigée par Jacques Généreux et votée en Conseil national du Parti de Gauche : « Le PG ne sacralise aucun système monétaire en lui-même, il ne fait prévaloir que l’absolue nécessité de mener les politiques publiques progressistes exigées par le suffrage universel ; en conséquence, si l’alternative qui venait à se présenter était le maintien de la zone euro dans la soumission au carcan néolibéral, ou bien la sortie de l’euro pour appliquer le programme validée par le vote des citoyens, le PG opterait sans hésitation pour cette seconde solution. « 

Guillaume Etievant

1. Pour avoir des éléments supplémentaires sur le Kerala, vous pouvez par exemple consulter l’article d’Anny Fradin de la Fondation Copernic :

http://www.fondation-copernic.org/spip.php?article700

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2 réponses à “Des montagnes du Kerala à celles de Grenoble

  1. J’ai vécu et travaillée 5 ans en Inde le Kerala est effectivement un état à part mais une énorme partie des ressources y sont venus de gens expatriés dans les Émirats au prix de souffrances voire d’esclavage mais cela on n’en parle guère car sortir de la misère est une priorité vitale dans ce pays. Pour le reste je ne ne serai guère bavard mais ce pays est bien loin de ce que l’on vante ici ou là en France les réalités n’en font pas un pays facile, la violence dans toutes ses facettes y est permanente et y travailler n’est jamais une partie de plaisir.

  2. Je n’étais malheureusement pas au estivales, mais la réaction de Pierre Khalfa lors du débat sur l’Euro, dont vous rendez compte est simplement lamentable. Assimiler toute réflexion sur une possible sortie de l’Euro à un un plaidoyer pro F.N n’est pas digne (il faudra que ce monsieur Khalfa n’oublie pas de donner son astuce rhétorique à Parisot, elle en fera bon usage..) et montre l’incapacité de ce monsieur à défende ses idées avec des arguments rationnels, ce qui est tout de même dommage pour quelqu’un faisant parti d’un cercle de réflexion censé nourrir notre gauches d’analyses et de concepts nouveaux.
    J’espère que les camarades présents ont renvoyés Khalfa dans les cordes et lui ont fermement fait comprendre que ce n’était pas là une façon correcte de débattre entre camarades.
    Plus largement, toute les questions liées à la nation et à la République font fortement tension dans le front de gauche (indépendance nationale, protectionnisme, sortie de l’euro, laïcité…) il est dommage que nous n’ayons pas profité de cette année sans élection pour trancher ces débats.

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