Rompons enfin vraiment avec le Parti Socialiste

PARIS: Jean-Luc Melenchon votes for the municipal elections

Une nouvelle période s’ouvre à nous. Beaucoup d’incertitudes pesaient sur le scrutin de dimanche soir. Après des années d’embourgeoisement de la population parisienne, qu’allait-il rester de l’électorat de gauche ? Dès qu’une famille s’agrandit, elle doit quitter Paris, incapable de survivre à un loyer plus élevé. Et ceux qui restent sont exclus de leur propre quartier. Les commerces où ils avaient leurs habitudes ferment au profit de boutiques et de brasseries hors de prix. Des rues entières sont dévorées par la grande distribution, défigurées par la société de consommation, et des masses de riches s’agglutinent dans nos rues, prêts à payer très chers ce à quoi les habitants n’ont plus droit, faute de moyens.

Dans cet enfer des pauvres, les riches s’épanouissent. L’urbanisme parisien propose des styles de vie, des communautés, des lieux de consommations « ethniques » et « éthiques » qui permettent la jouissance cosmopolite des plus riches. Chacun pense être libre de ses choix et, comme le note le marxiste David Harvey, « l’éthique néolibérale de l’individualisme possessif et son corrélat, la fin du soutien politique à toute forme d’action collective, devient le modèle de socialisation de la personnalité humaine ». L’horizon principal de la bourgeoisie parisienne qui se pense de gauche est son modèle de consommation ludique, désinvolte, et qui lui donne l’impression d’être transgressive. Elle vit son obéissance à l’ordre consumériste et néolibéral comme une modalité exemplaire de son engagement.

Une stratégie à la croisée de deux électorats

Dans le grand divertissement social-démocrate, l’activisme mondain empêche l’activisme politique. Pendant la campagne présidentielle de 2012, Jean-Luc Mélenchon a toutefois réussi à exister dans cette mondanité. Une partie du vote des Parisiens les plus aisés pour notre candidat était guidé par le besoin de se distinguer. Le personnage médiatique que constituait Jean-Luc Mélenchon a su attirer, comme Arlette Laguiller et Olivier Besancenot avant lui, le vote des pseudo-nantis qui voyaient en lui un moyen d’effectuer un acte subversif qu’ils croyaient sans conséquence. Oui, ça a été cool, pour eux, pendant cette période, de voter pour le Front de Gauche.

Mais cela ne pouvait pas être durable. Car les bourgeois, ou ceux qui se comportent comme tels, ne veulent pas changer le monde, ils veulent le ratifier. Ils souhaitent se donner une conscience justifiant leur condition. Le bourgeois parisien, qu’il se croie bohème ou pas, ne peut pour le moment s’engager dans un processus révolutionnaire de long terme. Une partie de nos sympathisants ont ainsi cessé de nous soutenir quand la situation s’est complexifiée après les présidentielles, quand ils ont compris que Jean-Luc Mélenchon n’était pas qu’un bon client des médias et un tribun lettré, mais aussi et surtout un dirigeant politique d’ampleur historique s’élevant à l’universalité du concept et construisant une force d’opposition au gouvernement. Un jour, une partie de cet électorat nous suivra. Si nous arrivons à construire un mouvement de grande ampleur, nous réussirons à les convaincre que l’intérêt général que nous défendons est aussi le leur.

L’une de nos erreurs dans cette élection parisienne a été à tout prix d’essayer de retrouver cet électorat et donc de ne pas aller au bout de notre stratégie. Les ambitions électorales du Parti de Gauche ont toujours été à la croisée de nos deux électorats : celui que nous visons principalement, c’est-à-dire les classes populaires et l’électorat du péri urbain, mais qui s’abstient considérablement et se tourne de plus en plus vers le FN, et celui qui vote déjà davantage pour nous, c’est-à-dire l’électorat issu principalement des grandes villes, du tertiaire et de la fonction publique.

La campagne parisienne s’est située en plein dans cette contradiction : une campagne résolument orientée dans l’opposition de gauche et assumant ouvertement le maintien au second tour aurait pu nous faire gagner des voix auprès de l’électorat populaire mais risquait de nous en faire perdre auprès notre principal électorat à Paris. Nous avons donc navigué difficilement en affirmant notre opposition, sans toutefois aller au bout de sa logique, c’est-à-dire l’annonce du maintien systématique au deuxième tour. Résultat : nous avons perdu beaucoup de voix chez les électeurs les plus aisés, pour qui nous sommes apparus en trop grande opposition à la mairie PS, et nous n’en avons pas gagné dans l’électorat populaire, qui nous voit encore trop comme des alliés naturels du PS. Contrairement à l’élection présidentielle, nos scores sont faibles dans les grandes villes alors que nous résistons dans le péri urbain, puisque notre moyenne nationale est de plus de 11%.

Logique, dans ces conditions, que le Front de Gauche ne fasse que 5% à Paris. Une bonne partie de la bourgeoisie parisienne de sensibilité de gauche a préféré voter pour EELV, c’est-à-dire pour l’écologisme mondain. Leur campagne dépolitisée uniquement orientée sur les questions de société et ne contestant pas le gouvernement a su rassurer beaucoup de Parisiens aisés, tandis que notre stratégie d’opposition n’a eu de l’écho que chez les classes populaires, qui se sont beaucoup abstenues. Le théâtre d’ombres médiatique a volontairement rendu invisible notre campagne et notre combat s’y est résumé à celui de Jean-Luc Mélenchon traîné dans la boue par le moralisme indigné des médias bourgeois. Impossible dès lors, malgré nos combats locaux, de prendre le dessus sur les deux entrées du néolibéralisme, celle de « gauche » et celle de droite. Nous aurions dû cliver encore plus fortement avec le PS et ne pas avoir peur de perdre ainsi une partie de notre électorat : nous l’avions de toute manière en partie déjà perdu, comme le prouvent désormais nos résultats à Paris.

Le mépris du PS face à la force de notre militantisme

Nous avons vaillamment fait campagne dans notre arrondissement, le 10ème, véritable laboratoire de la décomposition politique parisienne, en multipliant les ballades militantes et les portes à porte pour convaincre chaque personne une par une. Les camarades du 10ème ont fait preuve d’un sens du dévouement remarquable, en premier lieu Paul Vannier, co-secrétaire départemental, Nolwenn Neveu, co-secrétaire du Comité 10ème et co-présidente de la Commission économie du Parti de Gauche et Sarah Legrain, membre du bureau du Conseil national du Parti de Gauche. Notre score de 6,5%, dans les conditions sociologiques de notre arrondissement, est une prouesse due uniquement à la détermination et à l’intelligence collective des camarades. Il est largement supérieur à la moyenne parisienne et se situe dans la moyenne des résultats constatés dans les grandes villes (7% à Marseille, 5% à Toulouse, 5% à Nantes, 4,7% à Bordeaux, 6% à Lille, 7 % à Lyon, etc.). Ce que nous avons construit dans cette campagne dépasse le moment présent. Le Front de Gauche existe désormais pour les citoyens du 10ème arrondissement de Paris, il faut continuer à le structurer. Je garderai toujours en mémoire le courage de mes camarades, sacrifiant la majeure partie de leur temps libre pour l’idéal que nous défendons et n’ayant en tête que l’absolue nécessité d’une politique guidée vers l’intérêt général. Nous nous sommes battus pour quelque chose de plus grand que nous. Nous sommes maintenant sur un chemin qui va se poursuivre.

Après les résultats du premier tour, le PS a fait preuve d’un mépris hallucinant pour nos listes parisiennes. Ils nous ont proposé une réunion de négociation, pour laquelle ils ont reçu notre délégation dans un cagibi rempli de papiers toilettes (je vous renvoie sur ce sujet à la note de mon camarade Alexis Corbière : http://www.alexis-corbiere.com). Rémi Féraud, premier fédéral PS et triste maire du 10ème arrondissement, a refusé de discuter et a laissé le PCF faire ses basses besognes, c’est-à-dire poser des conditions inacceptables : l’engagement à voter tous les budgets, à participer aux exécutifs et à expier nos péchés. On comprend bien la manœuvre de ces professionnels de la politique : souhaitant préserver leur place et leur rémunération, alors que le Front de Gauche a fait 10% des voix de gauche à Paris, il était hors de question pour eux d’aboutir à un accord. Le PCF parisien avait auparavant démontré ses capacités de nuisance en menant une campagne active pour les listes gouvernementales, en arrachant systématiquement nos affiches Front de Gauche, en les dégradant, en y collant des autocollants faisant disparaitre notre logo et les adresses de nos réunions publiques, y compris sur les panneaux officiels électoraux. Dans le 10ème, la section PCF a tout fait pour tuer notre campagne, en utilisant massivement le logo Front de Gauche sur le matériel du PS. Certains militants du PCF ont participé activement à la démolition du Front de Gauche voulue par le gouvernement, créant ainsi une confusion considérable dans l’esprit de nos concitoyens, et que nous avons payée dans les urnes.

Il est temps de rompre

Pour des jeunes militants comme nous, qui faisons de la politique pour défendre des idées, qui n’attendons aucun honneur, qui ne sommes là que pour la grandeur du projet politique que nous portons, qui n’avons pas pour but de vivre de la politique, il a été très dur de subir ces semaines de campagnes face à ces renégats guidés quasi exclusivement par la volonté de maintenir la rente financière que constitue un mandat au Conseil de Paris.

Ce mépris, cette suffisance, de l’appareil socialiste et de ses alliés, témoignent de cette nouvelle phase politique qui s’ouvre devant nous. Notre résultat est la traduction de la séquence historique dans laquelle nous sommes. Il faut en tirer toutes les conclusions. Depuis dimanche soir, l’horizon s’est éclairci. Le comportement du PS-PCF qui méprise notre électorat contribue à clarifier la situation. Nous avons décidé collectivement de refuser d’appeler à voter pour le Parti Socialiste au deuxième tour. C’est une rupture considérable par rapport à la tradition de la gauche. Il faut en finir avec cette confrontation complice entre la droite et la gauche du néolibéralisme et concentrer tout notre engagement vers l’électorat populaire. Au Front de Gauche, nous défendrons jusqu’au bout le peuple, c’est-à-dire ceux qui peinent, qui produisent, qui paient, qui souffrent et qui meurent pour les actionnaires. Pour cela, il faut rompre enfin vraiment avec le Parti Socialiste, c’est-à-dire ne plus envisager le moindre accord avec eux.

Guillaume Etiévant, Secrétaire National du Parti de Gauche

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8 réponses à “Rompons enfin vraiment avec le Parti Socialiste

  1. Bonjour Guillaume, et bravo à vous tous pour la campagne menée sur Paris. J’avais remarqué que dans toutes les grandes villes il y avait un problème, que les scores du Front de Gauche était bien plus faible que dans les villes moyennes et les petites villes, mais comment l’expliquer ? Cette première analyse nous apporte des explications sur la structure électorale en présence dans les grandes villes, et le FDG va devoir se positionner définitivement face au PS. Nous vivons la même chose sur Toulouse. La veille de te lire j’ai rencontré un camarade ancien militant ATTAC, engagé dans le Front de Gauche : et il disait la même chose, si nous nous rallions au PS, les électeurs nous assimilent à la « cuisine électorale » PS/PCF et ne nous font pas confiance lorsque nous leur parlons de la politique que nous voulons mettre en oeuvre. Nous repartons sur un socle solide, donc plus d’alliance avec le PS et une clarification définitive avec le PCF sur ce que doit être le Front de Gauche : ce n’est pas un cartel à alliance à géométrie variable, mais une stratégie d’opposition de gauche pour accéder au pouvoir et rompre avec les politiques d’austérité. La campagne électorale pour les élections européennes va être bien compliquée dans certains endroits. Je souhaite à Danielle Simonnet de faire un très beau score dimanche…

  2. Je frémis en lisant ces lignes emplies d’amertume, voire de mépris, pour les électeurs de 2012. Il me semble ridicule de penser qu’ils étaient tous des bobos faussement transgressifs. Lâcher les classes moyennes pour les abstentionnistes, c’est lâcher la proie pour l’ombre: pour ma part, je crois qu’il n’est pas besoin de choisir. Membre du PG, j’en viens à craindre sérieusement une dérive groupusculaire alimentée par une sociologie de bazar qui n’est pas à la hauteur de la confusion des classes actuelles. Inquiétant.

  3. Entièrement d’accord sur la conclusion et le fait que nous ne devons plus faire alliance avec le PS et avoir une politique plus claire. Cependant, des analyses ô combien caricaturales :
    – cracher ainsi sur le « bobo parisien », pourtant présent en masse dans nos AG,
    – parler du « peuple » à qui on devrait s’adresser, nous différenciant ainsi de lui, tout en ne réussissant pas à les intégrer dans nos AG,
    – cette manière de s’auto-congratuler béatement et de se dire que nous sommes tellement formidables, et vous aussi mes choupinets camarades,
    – cette manière de présenter le militant comme un martyre de la République,
    – parler de nous comme de « jeunes » militants (nous avons de nombreux « vieux » militants, ayant une longue histoire)
    Bref, j’ai l’impression de retrouver ici certains discours caricaturaux et mielleux de ce monde des bisounours qu’est le MJS. Rebref, ce billet ne me plait pas.

  4. Un billet écrit très clairement sous l’aigreur d’une campagne que tu pensais mieux réussie que ce qu’elle a été. Du coup, une analyse à la fois fausse et méprisante. Pire une analyse qui tort les résultats pour faire d’un score logique au regard du profil de notre parti (le PG) un résultat classiste qui nous place en élite éclairée (vieux fantasme dangereux et anti-démocratique) :

    1) On peut se féliciter que des urbains « nantis » votent pour des idées radicales du Front de gauche. Preuve que l’on peut s’émanciper (au moins partiellement) de ses conditions matérielles et que l’on peut imaginer et aspirer à un monde plus égalitaire même quand on fait partie des privilégiés (dont je suis et nombre de nos camarades).
    Pire, en méprisant ceux qui votent aujourd’hui pour toi, tu risques de les perdre et de ne rien gagner du tout, car l’électorat populaire ne vote pas pour nous pour des raisons qui me semblent plus complexes et profondes que juste le fait que nous n’aurions pas été assez clair sur certaines positions. Ta lecture de notre incapacité à attirer autant que l’on souhaiterait les citoyens précaires est simpliste.

    2) Notre électorat ressemble à notre parti : un parti urbain de bourgeois. Ne pas le voir constitue un aveuglement idéologique inquiétant.

    3) les 5% du PG-FDG sont logiques quand on sait que le PG n’existe que depuis peu, que c’est un parti résolument (du fait de sa jeunesse) tourné vers les échéances nationales et donc peu prêt pour les luttes municipales (programmes artificiellement tournées vers les questions nationales, peu d’ancrage dans les associations locales et conseils de quartiers…). Les verts sont un parti plus ancien et bien plus ancré localement que le PG. Ils ont donc logiquement plus de voix que nous. Sans oublier qu’à Paris la campagne a commencé fort tardivement.

    Nous avons fait à n’en pas douter une belle campagne, je comprends la déception. Néanmoins elle ne doit pas nous aveugler dans les analyses de nos résultats.

  5. tout a fait d’accord et tu aurais pu ajouter l’appui de deux anciens dirigeants syndicaux de FO et de la CGT en faveur d’Hidalgo et la désertion électorale de certains a « l’extreme gauche »

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