Le droit à la ville contre le capitalisme

Ma dernière note de blog a suscité des réactions contrastées au sein des camarades du Front de Gauche[1]. C’était bien son but : pousser au débat sur la ligne stratégique à suivre à l’avenir. Ce qui est toutefois assez étonnant, c’est que certains l’aient jugée violente vis-à-vis d’une partie de nos électeurs et qu’ils aient considéré qu’elle était l’œuvre d’un ressentiment. Pourtant, il est à mon sens important de réfléchir à l’évolution de notre électorat et à notre positionnement par rapport à lui. Le capitalisme n’établit pas que des rapports de production déterminant des rapports sociaux. Il crée aussi des rapports de consommation qui contribuent au processus d’accumulation. Et les évolutions des rapports de consommation sont au cœur du processus de gentrification, c’est-à-dire de l’embourgeoisement de certains quartiers populaires.

Une partie de ses conséquences à Paris sont détaillées dans l’ouvrage « Paris Bourgeoise, Paris Bohème » de Sophie Corbillé[2]. L’ethnologue y décrit la compétition sociale à l’œuvre notamment dans mon arrondissement, le 10ème. Elle explique en particulier que le « Paris bourgeois s’est étendu aux classes moyennes supérieures (cadres d’entreprises ou de la fonction publique, ingénieur, professions libérales ou culturelles, etc.) » et que le mode de consommation de cette bourgeoisie est l’expression d’une logique de distinction. « Les figures du bobo et du branché se recoupent (…), deux figures qui viennent rappeler que la ville est le théâtre non seulement des luttes entre groupes sociaux mais aussi de la compétition des signes, deux forces qui parfois se soutiennent l’une l’autre ».

Son livre, ainsi que celui d’Anne Clerval[3], analyse la concrétisation du rêve haussmannien d’exil des plus pauvres vers la périphérie, par ce que cette dernière appelle « les petits bourgeois gentrifieurs », c’est-à-dire cette bourgeoisie qui possède avant tout un capital culturel important, alors que son capital économique est variable et « rarement comparable à celui de la bourgeoisie traditionnelle ». Les « gentrifieurs » rassemblent donc des populations distinctes qui peuvent aller par exemple de certains cadres supérieurs à des franges moins favorisées telles que des attachés de presse, des pigistes ou des artisans en free-lance.

Se situer dans les rapports de classe

Une partie de cette bourgeoisie, fraction dominée de la classe dominante, avait voté pour nous à Paris en 2012, lors de l’élection présidentielle. Manifestement, elle a en partie cessé de le faire aux élections municipales de 2014. S’interroger sur ce fait et réfléchir à ce qu’il faut en conclure politiquement est une tâche essentielle pour tous les militants du Front de Gauche. La politique, ça n’est pas simplement bâtir le meilleur programme et le faire connaître au maximum de personnes. La politique, c’est aussi comprendre que les rapports de classe ont un impact considérable sur les choix des électeurs et qu’il faut donc réfléchir à la meilleure manière de se situer dans ces rapports de classe pour défendre efficacement l’intérêt général.

Anne Clerval et Sophie Corbillé font toutes deux le lien entre ce qu’elles observent à Paris et les écrits du marxiste David Harvey qui s’interroge sur les rapports de classe à l’œuvre dans les grandes villes. A la suite d’Henry Lefebvre et de son droit à la ville, David Harvey[4] analyse comment le processus d’urbanisation s’est tourné vers l’accumulation capitaliste et comment le capitalisme organise l’espace urbain en fonction de ses intérêts. « L’urbain est désormais le point où se heurtent de plein fouet –oserons nous parler de lutte des classes ?- l’accumulation par dépossession infligée aux plus pauvres et ce mouvement qui cherche à coloniser toujours plus d’espace pour la jouissance raffinée et cosmopolite des plus riches ». Harvey note également que : « Le penchant postmoderniste pour la formation de niches, tant dans les choix de styles de vie urbains que dans les habitudes de consommation et les formes culturelles, pare l’expérience urbaine contemporaine de l’aura de liberté de choix – à conditions que vous ayez de l’argent. Centres commerciaux, multiplexes et grandes chaînes prolifèrent, de même que les fast-foods, les marchés vendant des produits artisanaux, les petites boutiques, tout cela contribuant à ce que Sharon Zukin a joliment appelé la pacification par le capuccino».

Cette organisation du territoire au profit de la consommation permet au capitalisme d’écouler ses surplus et de limiter les capacités d’action collective de la population. Ces nouvelles classes moyennes forment un tampon entre le capital et le travail : le capital les utilise pour diriger une partie de la plus-value vers la consommation immédiate. Et en engluant la contestation dans des rites de consommation, il la transforme en une initiation mondaine. Comme le développe notamment le philosophe Jean-Claude Michéa[5], les liens de solidarité sont ainsi dévalorisés au profit d’une liberté mesurée davantage à l’aune du nombre de marchandises disponibles que de l’engagement associatif, syndical ou politique.

La révolution sera urbaine

L’exploitation de l’homme n’est donc pas seulement celle de son travail, mais aussi celle de son temps. Le capitalisme est un fait social total qui s’empare de toutes les dimensions de l’existence humaine. Comme le note David Harvey, l’entreprise n’est plus le lieu unique de la production de plus-value. La « classe ouvrière révolutionnaire est constituée de travailleurs urbains plutôt qu’exclusivement d’ouvriers à l’usine ». Les luttes des travailleurs réussissent souvent quand leur mouvement est soutenu par les habitants de la ville. Harvey cite notamment le cas des Conseils d’usines de la région de Turin en Italie au début du siècle dernier, les occupations d’usines en Argentine en 2001, et le socialisme municipal en France, qui ont été des succès grâce à la mobilisation de la population[6]. « Il est impératif de travailler à la démocratisation du droit à la ville et à la construction d’un large mouvement social pour que les dépossédés puissent reprendre le contrôle de cette ville dont ils sont exclus depuis si longtemps, et pour que puissent s’instituer de nouveaux modes de contrôle des surplus de capital qui façonnent les processus d’urbanisation. Lefebvre avait raison de souligner que la révolution serait urbaine, au sens large du terme, ou ne serait pas. », affirme encore Harvey. La ville intensifie en l’organisant l’exploitation de la société entière. Elle est un terrain de la conflictualité sociale. A nous de prendre toute notre part aux luttes qui y naissent et s’y développent. Et d’en déduire toutes les conclusions quant à nos choix politiques futurs[7].

Guillaume Etiévant, Secrétaire National du Parti de Gauche

 

[1]https://guillaumeetievant.com/2014/03/27/rompons-enfin-vraiment-avec-le-parti-socialiste/

[2] Sophie Corbillé, Paris Bourgeoise Paris Bohème, La ruée vers l’est, presses universitaires de France, septembre 2013

[3] Anne Clerval, Paris sans le peuple, La découverte, 2013

[4] David Harvey, le capitalisme contre le droit à la ville, éditions Amsterdam, 2011

[5] Jean-Claude Michéa, L’empire du moindre mal, éditions Climat, 2007

[6] David Harvey, Rebel Cities – From the Right to the City to the Urban Revolution, editions Verso, 2012

[7] Ce que je développerai dans une prochaine note de blog…

Publicités

Une réponse à “Le droit à la ville contre le capitalisme

  1. Pingback: Après la défaite | Le Blog de Guillaume Etievant·

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s