L’euro : on peut s’en sortir !

Article paru dans la revue A Gauche du 25 avril 2014

L’euro vaut aujourd’hui 1,39 dollar, soit le taux le plus élevé depuis trois ans. Ses conséquences sont connues de tous : accentuation de la désindustrialisation, explosion du chômage à plus de 12% dans la zone euro, niveau des prix proche de la déflation (0,5%)…. C’est intenable, même les technocrates européens sont obligés de l’admettre. Le gouverneur de la Banque de France, Christian Noyer, vient en effet de reconnaitre que l’euro était « anormalement fort », tandis que le président de la BCE Mario Draghi a été dans le même sens en affirmant que le renchérissement de la monnaie unique nécessitera une action monétaire de la part de la BCE, car il fait courir un risque de déflation de longue durée et complique le désendettement des secteurs publics et privés. La déflation est une calamité car elle diffère les décisions d’achats, chacun attendant une future diminution des prix, tandis que les entreprises perdent une partie de leurs débouchés et ne peuvent plus se permettre d’investir à cause de la baisse des prix de leurs produits. De plus, la déflation augmente les taux d’intérêt réels, ce qui pèse sur l’endettement des ménages. Il est donc urgent de sortir de ce marasme.

Des mesures inefficaces

Pour le moment, les actions envisagées par Bruxelles restent toutefois de faible ampleur : baisser les taux directeurs, alors qu’ils sont déjà historiquement bas (0,25%), et appliquer des taux négatifs aux dépôts des banques auprès de la BCE pour les inciter à les redistribuer dans l’économie, ne permettra pas d’avoir une monnaie au service de l’intérêt général. Son cours restera trop élevée et elle ne soutiendra pas l’investissement. Précédemment, la BCE a déjà été beaucoup plus loin : entre 2010 et 2012 elle a outrepassé son mandat fixé par les traités depuis Maastricht en rachetant des obligations d’État sur le marché secondaire et en prêtant 1000 milliards d’euros aux banques à des taux très faibles. On ne peut pas continuer à avoir des traités aussi absurdes auxquels les dirigeants européens eux-mêmes désobéissent lorsque le risque d’explosion de la zone euro devient trop élevé. Il faut donc d’urgence réformer les statuts de la BCE pour lui permettre de prêter directement aux Etats, la rendre dépendante des pouvoirs publics, et lui donner pour objectif la relance de l’activité et le plein emploi.

Notre méthode ? La désobéissance !

Nous savons que, sauf miracle, le jeu traditionnel de la négociation ne pourra permettre aucun changement radical de la politique monétaire. Il faut donc, sur ce sujet comme sur tous les autres, une autre méthode. Celle que nous proposons et que nous mettons en avant dans les élections européennes est la désobéissance européenne. Un établissement financier public, comme la Banque publique d’investissement par exemple, pourrait demander un prêt auprès de la Banque centrale pour financer les investissements publics, sans passer par les banques privées, comme l’y autorisent formellement les traités (article 123-2 du TFUE). Si la BCE s’y oppose, alors la Banque de France prêtera directement au Trésor public, sans l’autorisation de la BCE et donc en rupture avec les traités européens.

Une telle attitude prouverait que l’État n’est pas condamné à se financer auprès des banques privées, contrairement à ce qu’a imposé le traité de Maastricht. S’ensuivrait un véritable bras de fer avec les institutions européennes. Une exclusion de la zone euro n’est pas prévue par les traités, mais notre politique non plus. Nul ne peut donc anticiper exactement ce qui se passerait. Mais une chose est certaine : il faut passer par cette crise politique et diplomatique pour mener le rapport de force et imposer à l’Allemagne un changement radical des traités. L’Allemagne a tout à perdre à une disparition de l’euro. Nous pouvons donc la faire bouger, contrairement à ce qu’affirment les partisans d’une sortie immédiate de la zone euro, pour lesquels la monnaie unique est à jeter avec les poubelles du néolibéralisme.

Les mirages de la sortie de l’euro

L’éclatement de la zone euro est une possibilité mais ça n’est pas pour nous un objectif stratégique. Nous sommes internationalistes et nous considérons que pour mener une politique de relance de l’activité et de transition écologique il faut une politique monétaire interventionniste et coordonnée par plusieurs pays pour ne pas connaître à nouveau les déboires de 1981 qui ont amené le gouvernement de l’époque à la rigueur budgétaire. Notre objectif, contrairement à celui du Front National, n’est pas de liguer les peuples d’Europe les uns contre les autres par la dévaluation compétitive, c’est-à-dire par la guerre monétaire. Les difficultés de la France vont bien au-delà du niveau de l’euro : le problème fondamental de l’économie française, c’est le coût du capital beaucoup trop élevé et la compétitivité hors-prix, c’est-à-dire le manque d’innovation et d’investissement de notre économie ravagée par les multinationales qui exploitent leurs sous-traitants. Tenter de compenser fictivement ces difficultés en revenant au franc et en le dévaluant massivement pour rendre nos produits plus compétitifs à l’exportation ne changera rien sur le long terme à nos problèmes et ne permettra pas de sortir de la crise.

Pire, historiquement les importantes dévaluations se sont toujours accompagnées de politique d’austérité salariale destinées à limiter l’inflation venant de la hausse des prix des produits importés. L’économiste Jacques Sapir, partisan d’une sortie de l’euro, l’affirme lui-même quand il écrit qu’en cas de sortie il faudrait « un blocage temporaire (3 mois) des prix et des salaires, et la constitution d’une “conférence nationale sur les rémunérations” avec le gouvernement, les syndicats et le patronat pour négocier les conditions de sortie du blocage ». Par ailleurs, ceux qui affirment qu’il faut sortir de l’euro pour réduire notre dette en dévaluant notre monnaie nationale ignorent volontairement le fait qu’on peut tout à fait refuser de rembourser une partie de notre dette sans pour autant sortir de l’euro.

Bref, l’obsession pour la sortie de l’euro obéit à un objectif stratégique que nous ne partageons pas. Faire croire que la plupart des maux de notre économie viennent de l’euro et voir dans la sortie un remède miracle constitue un danger politique non négligeable. Au fond, le Front National et la Commission européenne partage la même vision néolibérale du monde : le problème fondamental pour eux est la compétitivité, qu’il faut améliorer par la dévaluation interne pour la Commission, c’est-à-dire par la baisse des salaires, et par la dévaluation externe pour le FN, c’est-à-dire par la baisse du cours d’une monnaie nationale. Le Front de Gauche, lui, n’oublie pas les rapports de force entre capital et travail. Et la sortie de l’euro n’est pas la condition préalable pour l’inverser dans le sens des salariés. Il faut augmenter les droits des salariés dans l’entreprise et changer les rapports de propriété pour cesser d’avoir une politique économique asservie à la finance. Pour cela, il faut permettre à l’Etat d’investir massivement et une autre politique monétaire est donc nécessaire ainsi que l’annulation d’une partie de notre dette. Si la BCE s’y refuse, nous lui désobéirons comme à l’ensemble des traités pour mener notre politique de transition écologique et socialiste. Cela aboutira peut-être à notre exclusion de la zone euro. Cela nous ne nous fait pas peur. Nous y sommes prêts. Les technocrates et les banquiers ont mené l’Europe dans le mur. C’est donc à eux d’en payer le prix.

Guillaume Etiévant, co-auteur de « Que faire de l’Europe ? Désobéir pour reconstruire. » (ATTAC/Fondation Copernic, éditions les liens qui libèrent, avril 2014).

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11 réponses à “L’euro : on peut s’en sortir !

  1. Pingback: Lettre ouverte à Guillaume Etiévant | RussEurope·

  2. Votre proposition d’une banque publique qui recevrait (gratuitement ?) des encours de la banque de France équivaut à faire de la relance monétaire en France tout en restant dans la même zone monétaire : sans ajustement de change (c’est-à-dire sans sortie de l’euro actuel), ce genre de mesure aura à peu près les mêmes conséquences que la relance budgétaire de 1981 : une invasion de produits plus compétitifs, c’est-à-dire allemands. Sans compter que vous rompez avec les traités européens, ce qui politiquement a les mêmes conséquences qu’une sortie de l’euro (je pense à nos rapports avec l’Allemagne).

    Vous dites, sans développer votre propos, qu’il faudrait coordonner cette politique monétaire « désobéissante » avec d’autres pays… Avec l’Allemagne par exemple ? Vous plaisantez sûrement… Avec les pays de l’Europe du Sud ? Vous plaisantez aussi : de toute façon, toute coordination qui n’impliquerait que quelques pays et non pas toute la zone euro est vouée à l’échec. Imaginons en effet deux secondes, dans les rêves les plus fous, que la Grèce, l’Espagne et la France se mettent ensemble à imprimer à tour de bras des billets : à eux trois ils ne feront qu’amplifier les problèmes qui tomberaient sur une France seule « désobéissante ». D’ailleurs, puisque vous êtes d’accord sur l’idée d’une coordination entre pays, pourquoi alors ne pas se coordonner pour opérer en douceur une sortie de la zone euro au profit d’une monnaie commune avec contrôle des capitaux ?

    L’euro partage cette double qualité stratégique pour la gauche radicale d’être à la fois la clef de voûte et le talon d’Achille du capitalisme néo-libéral en Europe : taper dessus est donc la meilleure des stratégies. Un minimum de moyens pour un maximum d’effets. Votre solution est non seulement alambiquée, donc illisible politiquement et stratégiquement, mais de surcroît elle est illusoire. Et enfin dangereuse politiquement : vous laissez un boulevard au FN, merci…

    D’autant que vous prenez des airs de Sainte-Nitouche effrayée à l’idée d’en finir avec l’euro, mais en même temps vous n’hésitez pas à dire que nous pourrions renoncer à payer notre dette publique : mais, bon sang, avez-vous réfléchi deux secondes concrètement aux conséquences d’une décision unilatérale d’arrêt des paiements de l’Etat ?? Vous prédisez l’effroi et l’apocalypse en cas de sortie de l’euro, mais à côté d’une banqueroute de l’Etat, la sortie de l’euro serait une douceur… La position du PG est d’une grande inconséquence : vous me donnez simplement l’impression d’être des socialistes en roue libre.

    Ce qui est étonnant enfin, c’est que vous minimisez, comme la presse libérale, le rôle des politiques allemandes de compétitivité-prix dans la déstabilisation de la zone euro (avec tout le thème assez idéologique du « made in germany » soi-disant supérieur) : il faut alors nous expliquer pourquoi les excédents allemands ont explosé depuis 10 ans… Un tel écart relatif et conjoncturel peut-il être mis logiquement sur le compte des facteurs structurels d’un soi-disant « modèle » allemand ?? Vous reprenez ici la thèse du dernier livre de Guillaume Duval qui me parait pour le moins étrange en expliquant que les réformes de compétitivité-prix initiées par Schröder n’auraient rien à voir avec les succès du commerce allemand et que lesdites réformes auraient même à l’inverse fragilisé les structures saines du « modèle allemand » : vue très simpliste qui tente de nous faire croire que Schröder, par on ne sait quelle folie, aurait subverti un beau modèle plébiscité de tous les Allemands… Alors qu’à l’époque, presse, patronat et syndicats l’applaudissaient à tout rompre… Et les faits démontrent le contraire : le commerce allemand n’a jamais été aussi florissant depuis lesdites réformes de casse du coût du travail. Du point de vue du patronat allemand, je vois mal en quoi les réformes Schröder auraient fragilisé leur « modèle ».

  3. Désolé, mais votre article me semble confus et comporte quelques incohérences et quelques contre vérités. si le Front de Gauche persiste dans cette posture, ma famille et moi-même ne voterons par pour vos candidats aux prochaines élections européennes. Soyez plus clair et engagez vous dès maintenant pour la sortie de l’euro. Je suis personnellement extrêmement déçu par les ronds de jambe du Front de Gauche qui continue et persiste à louvoyer.

  4. Lettre ouverte à Guillaume Etiévant (PG) par Jacques Sapir.

    http://russeurope.hypotheses.org/2226

    La position du Front de gauche sur l’Euro me désole et vraiment de plus en plus incompréhensible… Je suis encore militant au PG mais cette incohérence commence grave à me lasser!

    Pour tout dire j’envisage même de ne pas voter FDG aux Européennes pour pouvoir donner ma voie à un parti qui comprendrait et prendrait acte du rôle de l’euro dans la catastrophe économique actuelle.

    Merde quoi lisez donc les Jacques Sapir, Fréderic Lordon, Emmanuel Todd et autres…

    La balance commerciale de la zone Euro est en excédent (153,8 milliards d’euros quand même en 2013 !), l’euro n’est globalement pas surévalué et vous le savez bien! Il devrait même continuer à monter au vu de cet excédent record…

    La zone Euro n’est pas une zone monétaire optimale et l’euro ne fonctionne pas creusant les divergences plutôt que d’aider à une éventuelle convergence des économies de la zone.L’heure est grave, cette monnaie est largement sous évalué pour l’Allemagne et les Pays bas et gravement surévalué pour les pays latin dont la France, cela a un effet majeurs sur les différentes économies, il faut arrêter de le nier et de faire comme si ça n’existait pas. Il faudra combien de temps pour que le partie de gauche et le front de gauche accepte cette évidence?

  5. Bonjour
    je viens sur votre page depuis celle de Jacques Sapir. J’ai hâte de lire votre réponse ! Un commencement de débat « public » avait semblé démarrer sur les pages de l’Humanité, entre le PG et le PCF il y a quelques mois déjà, mais il a vite tourné court. J’espère que le PG va se révéler enfin être un peu moins « léger » sur la question européenne.

  6. J’ai hate de voir votre réponse et j’espère les clarification par rapport a la lettre ouverte de J.Sapir.

    Et comme d’autres, il va falloir que le PG, au moins (Le mieux serait la majorité du FdG) s’organise mieux et prenne des positions plus clair et franche sur l’euro.
    Que pour X raisons vous ne vouliez pas de suite en faire la question primordiale et la proposé volontairement pour comme le dit mélenchon en gros laissé la responsabilité d’un éclatement aux autres (l’Allemagne notamment) ok, je le comprends très bien personnelement et ca doit pouvoir s’expliquer publiquement pour qu’il n’y ai pas de mal entendu, c’est une stratégie.

    Mais en l’etat visiblement c’est vraiment pas au point.

    Ne nous décevez pas.

  7. D’accord avec les autres, je pense que le point faible du PG et du front de gauche c’est l’euro.

  8. Pingback: Parti de Gauche - Seclin Sud Métropole (Nord)·

  9. Pingback: Européennes 2014 : candidate du front de gauche, pour mettre les pieds dans le plat ! | verveineetpolitique·

  10. Point de vue intéressant et bien argumenté. Il y a cependant pour moi discussion sur la sortie de l’Euro. Juste un point, la publicité sur ce blog, en plus pour la fondation Bill Gates ou encore la Duchesse de Cambridge. Cela décrédibilise le propos.

  11. Pingback: Sur la sortie de l’euro – Réponse à Jacques Sapir » Commission économie du Parti de Gauche·

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