Après la défaite

Les résultats électoraux du 25 mai dernier constituent une défaite pour le Front de Gauche. Il ne connaît quasiment aucune progression depuis les élections européennes de 2009, lors desquelles notre force politique était pourtant beaucoup moins médiatisée et connue de la population qu’aujourd’hui. Au-delà de notre échec, c’est tout le système politique qui est renversé. Le niveau de l’abstention ôte toute légitimité aux institutions actuelles. Plus de 65 % des ouvriers, des employés et des chômeurs se sont abstenus. La majorité de ceux qui souffrent le plus de la situation actuelle n’identifie pas de possibilité de changement et d’amélioration de son quotidien dans les propositions politiques d’aujourd’hui.

Dans ce désert électoral, Marine Le Pen est parvenue à unifier l’électorat traditionnel de la droite souverainiste et à convaincre la majorité de la population qui s’est déplacée pour voter qu’elle incarnait une rupture franche avec le système. La réussite du Front National est due à un double effet en apparence contradictoire : le FN apparait pour beaucoup de gens comme étant la seule force de réelle opposition au système et, dans le même temps, est légitimé et rendue crédible par le système lui-même qui lui a donné une place dominante dans les médias et a organisé la dédiabolisation de Marine Le Pen. Le vote Front National n’est plus principalement un vote de simple contestation : beaucoup de gens dans notre pays souhaitent réellement son arrivée au pouvoir, qui devient dès lors une perspective plausible à court terme.

Notre double échec

A cette double réussite du FN répond un double échec du Front de Gauche. D’une part, nos divisions, notre radicalité et notre manière de communiquer nous ont coupés d’une partie de l’électorat de la classe moyenne que nous avions réussi à convaincre en 2012. D’autre part, nous ne sommes pas apparus suffisamment distincts du système pour beaucoup de gens. Nous avons réussi à mobiliser et à unifier l’électorat politisé traditionnel de la gauche radical, pour qui nous apparaissons comme un utile point d’appui aux luttes, mais la majorité des classes populaires a préféré se détourner des urnes. Celles-ci ne croient pas dans le Front de Gauche, qu’elles estiment souvent trop proches du Parti Socialiste et donc du gouvernement.

Nous nous opposons pourtant frontalement aux Solfériniens, mais nous payons la dénaturation totale du terme « gauche », devenu désormais caduc, et la perte de confiance dans le système politique en général. Bien sûr, nous nous situons dans la continuité de l’histoire de la gauche et de ses objectifs de transformation sociale, et nous ne souhaitons pas laisser le PS tuer cet héritage et dénaturer notre vocabulaire. Mais avec les ravages de la politique d’austérité qui plonge la population dans la précarité dans tous les domaines de la vie (emploi, santé, logement, éducation, etc.) et qui étend la logique du capital à toutes les sphères de la société, apparaitre comme appartenant avant tout à la « gauche » nous empêche d’être vus comme une alternative crédible. Beaucoup de gens considèrent que nous faisons partie du même monde que le PS, en étant simplement plus à gauche, et que nous ne ferions donc pas mieux que lui si nous étions au pouvoir. Nos mots d’ordre sur l’Europe sont restés inaudibles, et l’électorat n’a pas su nous distinguer des européistes habituels. Notre stratégie de rupture nationale dans l’objectif d’une refondation européenne est restée inconnue du plus grand nombre.

Sortir des guerres d’appareil et être encore davantage un point d’appui aux luttes

A l’avenir, notre positionnement doit se clarifier. Notre programme politique vise l’intérêt général. Il peut donc convaincre potentiellement la majorité de la population quel que soit son niveau de vie. Et alors qu’une partie de la bourgeoisie subit une précarité grandissante et fait l’expérience du déclassement, notre projet écosocialiste peut tout à fait emporter avec lui les personnes qui pouvaient jusqu’alors se penser protégées et sécurisées dans le système capitaliste néolibéral. La violence de la politique gouvernementale aggrave le chômage et conduit au déclassement social de millions d’habitants de notre pays. Pour emporter dans notre lutte une partie des classes moyennes, nous n’avons donc pas besoin de continuer à jouer le jeu traditionnel du système et de rester cette force pour le moment trop guidée par les élections et les négociations entre appareils. Nous devons sortir des réflexes boutiquiers sans pour autant entrer dans un processus d’avant-garde détachée des masses. Ce n’est pas notre position complexe sur l’euro ou le fait de garder un objectif internationaliste qui nous a desservis dans ces élections, mais bien l’image que l’on a donné à la population. Celle d’une force manquant de crédibilité car perdue dans des guerres d’appareil, dans une multiplicité de mots d’ordre parfois contradictoires, et dans des combinaisons à géométrie variable selon les élections.

Si nous ne nous détachons pas radicalement de ce poids mort que constitue le PS, facteur de démobilisation et de désorganisation de notre base sociale, alors nous nous décomposerons en même temps que lui. Nous ne devons pas abandonner le terme de gauche, ni radicaliser davantage notre programme, mais nous devons changer notre manière de nous positionner par rapport aux autres partis qui se réclament de cette étiquette. Notre communication doit être moins orientée vers l’interpellation de la « gauche » du PS et d’EELV et bien davantage vers la population qui se sent extérieure à ces échanges entre appareils politiques. Les Français doivent sentir que dans cette période si difficile nous sommes un soutien, un appui, une protection dans la vie de tous les jours. La révolution n’est pas pour demain, la prise du pouvoir non plus. Nous devons donc consacrer notre énergie à la lutte concrète, au jour le jour, pour aider la population à résister aux ravages de l’austérité.

Le droit à la ville, pour rassembler les classes moyenne et populaire dans la lutte

En construisant une force politique qui ne serait pas uniquement tournée vers les élections mais qui viserait surtout à se développer comme organisation et à s’implanter dans notre base sociale, nous pourrions réellement constituer l’alternative dont notre pays a tant besoin. Comme je l’ai déjà écrit (1), nous devons prendre à bras le corps la question du droit à la ville et ne plus être presque exclusivement focalisés sur les inégalités au sein de l’entreprise. La ville est le lieu où l’Etat et le système capitaliste rationnalisent l’espace pour écouler les surplus du capitalisme. En organisant le rapport au temps et à l’espace, l’urbain est un levier de l’exploitation au même titre que l’entreprise. La ségrégation économique, spatiale et culturelle est le reflet des divisions sociales. Le cadre urbain, comme le note le marxiste Henry Lefebvre (2), est une production sociale qui favorise l’individualisme car elle « rassemble des différences et fait différer ce qu’elle rassemble ».

Notre rôle n’est donc pas uniquement de défendre les salariés face aux actionnaires, mais plus globalement de défendre et d’unir les habitants face aux politiques capitalistes. Il faut combattre le capitalisme au niveau où il opère, c’est-à-dire celui de la totalité. Quel que soit son niveau de salaire, chacun subit à des degrés divers les conséquences dévastatrices de l’austérité sur son cadre de vie global. C’est en partant de cette exploitation, que nous pouvons rendre sensible une partie de la classe moyenne à la réalité des rapports de classes. Les grèves massives qui se déroulent en ce moment au Brésil témoignent de cette volonté des habitants de se réapproprier leur ville et leur cadre de vie. Là-bas, des groupes de citoyens organisent de larges mobilisations quelques semaines avant la coupe du monde pour exiger davantage d’investissements dans les services publics. Des milliers de chauffeurs de bus et de métro, de fonctionnaires, de professeurs, de policiers, et de salariés de banque font grève et sont suivis dans leur mobilisation par de nombreux citoyens dans l’ensemble des grandes villes du pays.

Dépasser le Front de Gauche

En soutenant et en organisant les habitants, bien au-delà des cadres unitaires militants habituels, dans la défense des services publics, des écoles, dans l’opposition à la politique du logement et à l’attribution de l’espace urbain aux multinationales, nous pourrons faire le lien entre ce qu’ils vivent concrètement et la politique générale guidée par le capitalisme. Il ne faut plus plaquer nos raisonnements macro-économiques sur les réalités locales, mais plutôt partir des conséquences quotidiennes des contre-réformes néolibérales sur le quotidien des habitants et des salariés pour en tirer une ligne politique générale d’émancipation. Comme l’écrit le géographe marxiste David Harvey (3) à partir des travaux d’Henry Lefebvre, le droit à la ville est à la fois un cri et une exigence. « Un cri, car c’est l’expression de la douleur existentielle provoquée par une crise dévastatrice de la vie quotidienne dans la ville ; et en même temps une exigence, celle de regarder cette crise en face et de construire une autre vie urbaine, moins aliénée, qui fasse sens et soit ludique, mais qui soit aussi (…) conflictuelle et dialectique, ouverte au devenir, aux rencontres (…) et à la poursuite infinie d’une nouveauté imprévisible » .

Le changement politique radical dont notre pays a besoin nationalement passera par la multiplication de victoires locales contre l’exploitation. Il n’y aura pas de grand soir, mais de nombreuses résistances, qui, peu à peu, pourront redonner foi dans le combat politique national et européen. Pour aller dans cette direction, nous devons revoir la stratégie du Parti de Gauche et du Front de Gauche. Nous devons entraîner l’ensemble des militants, des adhérents, des sympathisants dans un vaste processus de débat et de résistance contre le système politique et ses ravages. Sa première étape est de convoquer au plus vite des Assises du Front de Gauche, pour trouver ensemble les chemins de son dépassement.

Guillaume Etiévant, Secrétaire National du Parti de Gauche

 

(1) https://guillaumeetievant.com/2014/04/23/le-droit-a-la-ville-contre-le-capitalisme
(2) Henry Lefebvre, Le droit à la ville, 1968
(3) David Harvey, Le capitalisme contre le droit à la ville, 2011

 

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7 réponses à “Après la défaite

  1. « nous ne sommes pas apparus suffisamment distincts du système pour beaucoup de gens » OUI : je te donne raison à 100%. Merci au PCF qui mouille le FdG dans son maillot rose. Et il existe un nnombre impressionnant de sensibilités écologistes qui pourraient voter pour nous mais qui s’abstiennent à cause de la seule présence du PCF.

  2. « Si nous ne nous détachons pas radicalement de ce poids mort que constitue le PS, facteur de démobilisation et de désorganisation de notre base sociale, alors nous nous décomposerons en même temps que lui. »
    Strictement la même phrase en remplaçant « P.S » par « P.C.F ». Le PCF est le P.S bis.

  3. Ils nous faut parler à la majorité des jeunes qui massivement ne votent plus et nous réussirons si nous leurs proposons un projet qui leurs parle. Il leurs faut du réalisme certes mais surtout du rêve et des emplois concrets. La Chine et l’Inde et les autres dragons d’Asie sont là pour être les ateliers du Monde et face à eux nous sommes impuissants. Par contre nous avons des atouts que personne la bas nous les volerons et ce sont nos langues. L’Union Européenne est le cœur Mondiale de toutes les langues et nous pouvons nous en servir pour interpréter et traduire 15 milliards d’années du récit de l’Univers depuis le Big Bang jusqu’au récit de l’Homme. Nous avons pour cela les femmes et les hommes jeunes et moins jeunes sur le sol d’Europe, de souches et de la planète ainsi que les technologies numériques pour réaliser ce grand dessein. Ne pas voir cela et déjà abdiquer devant l’arrivée du FN est lourd de conséquences. Au lieu d’étudier et d’écouter ceux qui ont des propositions allez vous les ignorer parce que cela ne rentre pas dans le programme du FDG. L’HEURE EST TRÈS GRAVE et nous devons explorer toutes les solutions qui puissent faire barrage à la peste brune. Ce projet que je vous propose c’est l’humain d’abord car la mise en relation de tous les peuples de l’Union et du Monde en est la finalité. Vous êtes libre de le refuser mais vous êtes libre également de l’étudier. https://www.facebook.com/groups/gilbertlauret.sp/.

  4. Au lieu de chercher à se distinguer, toujours et encore, pourquoi ne pas rechercher l’union PG-EELV-NouvelleDonne CONTRE le PS ? Je vous rappelle que FdG+EELV+NouvelleDonne = plus haut que les listes PS ! (l’aspiration à l’unité de l’autre gauche est FORTE à la base d’EELV, dont je suis!). Si nous ne réalisons pas l’union entre PG et EELV, je crains fort que le parti d’extrême-droite, du fait de la déconfiture de la droite dite « classique », arrive au pouvoir à court-moyen terme.

    Sortie du productivisme et du nucléaire…, ma signature unitaire.

  5. Pingback: Front de Gauche : bilan et perspectives – Par Jérôme Météllus (PCF Paris) | VIVE LA SIXIÈME RÉPUBLIQUE ! Le blog de Vincent Christophe LE ROUX (PG 44 – comité de St-Nazaire)·

  6. Vous nous parlez – en veux-tu en voilà – des « classes moyennes » que le FdG aurait perdues. Mais qu’entendez-vous par ce terme typique de la pensée socialiste ? Pensez-vous que le concept ait encore un sens compte tenu des coups de butoir répétés du capital sur le niveau d’inégalités dans ce pays ?
    Un moment vous parlez des « classes moyennes » et ensuite des « classes populaires »… Tout cela est d’une telle confusion. Ce ne sont pas d’hypothétiques « classes moyennes » qui nous échappent, ce sont les classes populaires tout court, ouvriers et employés qui gagnent moins de 1.500 euros (60 % de la population). Quand est-ce que vous allez le comprendre ??
    Pourquoi les classes populaires ne votent pas pour nous ? Parce que notre programme est illisible et sans réalisme ! Vous reconnaissez au moins (contrairement à certains responsables) que nous sommes encore trop identifiés au PS : c’est juste, enfin un peu de lucidité. Mais il faut aller plus loin. Vous dites que nos positions alambiquées sur l’Europe n’entrent pas en compte dans notre échec, mais bien sûr que si ! Les électeurs ont bien compris que nos hésitations sur l’Europe sont les hésitations d’un parti qui trahira comme d’habitude une fois au pouvoir. Parlez un peu aux gens et pas seulement aux militants du groupuscule PG.

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