Fédérer le peuple

Beaucoup de débats traversent en ce moment les partis politiques sur la meilleure stratégie à suivre pour les mois à venir. Au Parti de Gauche, nous sommes en période de congrès et les militants se posent de nombreuses questions sur la meilleure manière pour nous de faire connaitre nos idées, et arriver, à terme, à convaincre la majeure partie de la population de leur utilité pour améliorer son quotidien.

La zone euro en pleine incertitude

La plateforme que la majorité de notre Conseil National a choisie s’intitule « Tout est possible ». En effet, la période est pleine d’incertitude. Comment savoir si les évolutions économiques actuelles vont déboucher à court terme sur une nouvelle crise financière redoublant les effets de celle qui a démarré en 2008 ? La politique monétaire de la Banque centrale fait courir de nombreux risques à l’économie européenne. Son objectif de ne pas dépasser 2% d’inflation tout en ne sombrant pas dans la déflation est très difficile à tenir. Et le risque de déflation est pire encore pour les taux de profit qu’une inflation trop élevée, puisqu’il freine radicalement les investissements et la consommation.

Pour éviter les effets dévastateurs de la déflation, la Banque centrale européenne s’est donc lancée dans une politique massive d’assouplissement quantitatif : 60 milliards d’euros de titres de dettes publiques sont censés depuis mars dernier être acquis sur le marché secondaire chaque mois jusqu’en septembre 2016. La BCE ne pouvait plus utiliser la baisse de ses taux directeurs, car ils sont déjà quasiment à zéro. Rien n’est plus sécurisé aujourd’hui qu’un titre de dette publique, et les investisseurs en veulent tellement que désormais de nombreux pays de la zone euro, notamment la France et l’Allemagne, empruntent à des taux négatifs. Cela en dit long sur tous les mensonges médiatiques autour du problème de la dette en France.

Mais cela peut également amener à des conséquences dramatiques. D’une part, cela aggrave la bulle immobilière, car cet afflux de liquidités ne va pas dans la sphère productive, jugée pas suffisamment rentable et sécurisée par les investisseurs. D’autre part, les taux du marché interbancaire à un mois sont également devenus négatifs. Les banques perdent donc de l’argent sur les comptes de dépôts de leurs clients qui sont placés à ces taux. Si jamais les banques décidaient de répercuter cette perte à leurs clients, le risque d’un bank run deviendrait élevé. Nul ne peut dire comment tout cela va finir, d’autant plus que l’avenir de la zone euro sera également largement déterminé par l’issu du bras de fer entre la Grèce et la BCE.

En France, cette incertitude monétaire est redoublée par une incertitude sur la politique du gouvernement. Jusqu’à présent, le rouleau compresseur du gouvernement semblait ne connaitre aucune limite, niant l’avis des corps intermédiaires et des élus, pour imposer des réformes néolibérales censées obéir à la volonté d’une opinion publique fantasmée. Le nouvel ordre social de Valls se passait de la délibération collective. Mais est-ce que cela va durer ? Certains signaux montrent un léger fléchissement de la part du gouvernement. Le double effet de l’arrivée du congrès du PS et du retour de la CGT à un haut niveau de mobilisation, comme en témoigne la grande manifestation du 9 avril, peut avoir des conséquences.

En tous les cas, le projet de loi Rebsamen sur le dialogue social montre un recul de la part du gouvernement : s’il contient de nouvelles attaques contre les droits des salariés, il va beaucoup moins loin que ce qu’on pouvait craindre initialement et il n’y est notamment plus question de fusionner les différentes instances représentatives du personnel, le projet de loi se contentant finalement de l’extension de la Délégation Unique du Personnel aux entreprises jusqu’à 300 salariés et au CHSCT. Et le gouvernement a finalement contredit publiquement Macron, en affirmant que sa deuxième loi, dont il commençait déjà à vanter les futurs mérites, n’était pas à l’ordre du jour des prochains mois.

Un intérêt commun

C’est dans cette période que va se dérouler le congrès du Parti de Gauche. Les débats qui ont commencé ces dernières semaines tournent notamment autour de deux questions fondamentales : comment mobiliser la population dans cette période d’abstention massive et de discrédit de l’action politique ? Et comment pourrions-nous, si nous étions au pouvoir, ne pas devoir abandonner notre programme à cause des pressions des institutions bruxelloises et de la coalition dirigée par Merkel ?

Dans notre texte « Tout est possible » proposé aux camarades du parti, nous apportons des réponses. Il est possible d’unir la majorité de la population dans une volonté de transformation sociale puisqu’elle a un intérêt commun : sortir de l’exploitation imposée par les actionnaires. Les conditions de vie s’homogénéisent par le bas par l’extension de l’exploitation capitaliste à tous les domaines et à tous les moments de la vie. Ce qui caractérise le capitalisme, c’est qu’il organise l’exclusion du salarié de la valeur qu’il a créée dans l’entreprise. Ce qui caractérise la phase actuelle du capitalisme, c’est le développement des plans d’austérité qui en sont l’extension en excluant l’ensemble de la population de la valeur collective qu’elle a créée.

La majorité de la population a donc intérêt à renverser ce système. Elle n’a malheureusement pas conscience de cet intérêt commun, et c’est l’objectif principal d’un parti comme le nôtre de l’aider à développer cette conscience commune, tâche rendue très ardue par les métamorphoses financières du capitalisme. Comme le note mon ami philosophe Thomas Maurice, « Si le Capital, dès ses origines, a entrepris de transformer à son image notre monde naturel, en lui substituant une « seconde nature », que nous ne voyons même plus, de la même façon, son avatar financiarisé a tordu notre rapport au réel, en composant une « réalité virtuelle » en lieu et place de la réalité quotidienne. Le « monde de la vie » s’est englouti dans le « monde de la valeur ». C’est la Cité des Coucous d’Aristophane : nous vivons au beau milieu de l’idéologie faite royaume. Cependant, il faut souligner que cette réalité virtuelle, tout comme la « seconde nature », n’est pas entièrement décorrélée de la réalité matérielle, qui demeure structurée par la praxis concrète. Un psychotique peut bien halluciner joyeusement, il n’en reste pas moins qu’il est soumis, comme tout le monde, aux lois qui président à la réalité. S’il croit voler, la loi de la gravitation va inévitablement le ramener à la dure — très dure — réalité ! C’est d’ailleurs un peu ce qui se passe avec cette crise du Capital, qui est une crise de « décompensation financière » : le capital délirant s’effondre et le fantasme social généralisé est ramené à sa sordide réalité.» (1)

Cette sordide réalité est vécue différemment selon les catégories sociales. Un ouvrier à la chaine, par exemple, se rend facilement compte qu’il n’est pas rémunéré à la hauteur de la valeur de ce qu’il a produit et que celui qui empoche la plus-value, c’est le propriétaire de l’usine où il travaille. Briser le pouvoir de ce propriétaire est donc une revendication qui peut être comprise plus facilement par les ouvriers, même si malheureusement aujourd’hui très peu d’entre eux croient encore que c’est réellement possible. Par contre, il est plus difficile de convaincre un cadre intermédiaire qu’il est un exploité au même titre que l’ouvrier, alors qu’il a fait de longues études et a sacrifié une grande partie de son temps libre pour avoir l’impression d’être un peu mieux payé que la moyenne, et bénéficier ainsi de la considération sociale lié à sa fonction. Pourtant, avec le développement du forfait jour, du lean management et des technologies de l’information, les cadres sont parfois moins payés à l’heure qu’un salarié au SMIC. Leur temps de travail n’est en effet plus comptés et le capital engloutit tout leur temps libre en les poussant par exemple à consulter leur mail professionnel le week-end et à travailler jusque très tard pour atteindre leurs objectifs. Les cadres du tertiaire sont souvent surexploités mais leur dire, les ramener à cette exploitation, est vécu par eux comme une forme de déclassement et rend donc inaudible nos revendications allant pourtant dans le sens de leurs intérêts.

Notre discours politique doit donc, pour les convaincre, au-delà de l’exploitation dans l’entreprise qui est la source de toutes les exploitations économiques, évoquer et dénoncer également l’exploitation dans les autres moments de la vie. A l’hôpital, à l’école, dans la ville, multiples sont les lieux où ceux qui pensent appartenir à une soi-disant « classe moyenne » ressentent les ravages de l’austérité, c’est-à-dire de l’extension du coût du capital. « Si on ne peut atteindre les pseudo-classes par leurs conditions matérielles de classes, il faut les atteindre par leur conditions matérielles de vie, à savoir la ville. Il faut prendre le Capital à revers et le montrer et le démontrer par là où il ne peut que laisser des traces matérielles (alors que tout dans le mouvement du Capital (…) consiste à effacer les traces de l’exploitation). Cette trace matérielle du Capital est la Ville. », écrit encore Thomas Maurice. Cette nouvelle réalité, l’urbain, doit être pleinement intégrée à notre action politique, en n’oubliant jamais d’où elle vient, c’est-à-dire l’organisation du territoire par le Capital pour lui permettre d’écouler ses surplus. Ainsi, nous pourrons participer à la prise de conscience  de la population de son intérêt à briser la source de ce qui détruit sa vie et son environnement : le pouvoir des actionnaires dans l’entreprise.

Retour à la Nation

Pour amener la majorité de la population à soutenir une alternative à la fausse alternance UMP/PS/FN, il faut non seulement qu’elle ait conscience de son intérêt concret à faire sienne nos idées, mais également de la crédibilité de leur application. C’est en ce sens que notre plateforme « Tout est possible » insiste profondément sur le rôle de la Nation. Les plans d’austérité sont imposés par des traités européens signés par les différents gouvernements des États-nations. Si la politique monétaire de la BCE est aussi calamiteuse et constitue ainsi le levier le plus puissant de la domination des actionnaires sur les peuples, c’est parce que l’Allemagne domine dans les relations diplomatiques, et les actionnaires allemands dominent en Allemagne. Comme nous l’écrivons dans le texte « Tout est possible » : « L’hégémonie allemande s’est progressivement bâtie d’une part sur la conquête des marchés ouverts à l’Est après la fin de la guerre froide ; d’autre part en posant comme condition à l’entrée dans l’euro la conformité avec la politique monétaire allemande ». Les capitalistes ont besoin des États pour imposer et organiser leurs dominations. Si nous prenions le pouvoir en France, nous serions donc confrontés à l’hostilité des autres États sous domination actionnariale et en particulier de l’Allemagne qui tenterait de faire contre nous ce qu’elle fait aujourd’hui contre le gouvernement grec.

C’est donc par la réappropriation de notre souveraineté nationale, par un retour à La Nation, que nous pourrons appliquer notre programme et aider à la diffusion de nos idées au-delà de notre territoire. Si nous dirigions un gouvernement, il s’opposerait frontalement à Merkel et défendrait les intérêts de la France en tant que Nation. Il n’y a pas à avoir peur de le dire. Il faudra aller au bout de cette confrontation, y compris si elle nous amène à sortir de l’euro et de l’Union européenne. L’objectif politique du Parti de Gauche, dans la période terrible que nous traversons, doit être de fédérer le peuple dans le cadre de l’Etat-Nation. Cela passera par un lourd travail idéologique et militant aidant la population à prendre conscience que les dés ne sont pas jetés. Le peuple français n’a pas dit son dernier mot.

Guillaume Etiévant

(1.) Thomas Maurice, Le Simulacre – petite phénoménologie du capital, intervention au colloque « Phénoménologie et politique » Université Paris I, Panthéon-Sorbonne, 26-28 février 2015

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3 réponses à “Fédérer le peuple

  1. S’il faut amener le peuple à voter pour une alternative…. possible, quels moyens aurons-nous pour informer, expliquer ; quels media ??? ils sont tous contre nous qui représentons un réel danger pour leurs patrons/actionnaires/.

  2. Cher ami
    Comme on m’a signalé ce texte dans le cadre de la préparation du congrès du PG dont je suis membre, je suis venu le lire.
    J’ai deux observations à faire :
    – d’une part, je trouve osée l’idée qu’il faille désormais recentrer l’activité militante sur l’urbain, comme si c’était un terrain inconnu et surtout comme si l’entreprise ne correspondait plus au lieu naturel de la prise de conscience et de lutte. Ainsi, nous laisserions le syndicalisme avoir le monopole de l’organisation des salariés dans l’entreprise. C’est une chose de comprendre que la situation politique est mauvaise, et se traduit notamment par la difficulté à mobiliser (y compris donc dans l’entreprise), et une autre que de théoriser si vite l’abandon de ce lieu si naturel par lequel le salarié fait son expérience élémentaire de sa situation de classe.
    – La seconde observation (il n’y en aura pas d’autre, car ce pourrait être laborieux à la lecture pour vos lecteurs), c’est cette affaire de l’UE. Tu donnes toutes sortes d’explications, à mon sens un peu torturées, de la nécessité d’affirmer la nation face à la construction de l’UE. Mais tu projettes la responsabilité sur l’Allemagne. Certes, la politique allemande pose des problèmes évidents. Mais l’évolution et la construction de l’UE ne correspondent pas à ce que déciderait seulement le patronat allemand. C’est en vérité toutes les bourgeoisies nationales, largement déconnectées de leurs terreaux nationaux, qui s’identifient à l’axe franco-allemand auquel viennent s’agréger d’autres pays (la Hollande, l’Espagne, l’Italie, etc.), qui sont à l’oeuvre. Autrement dit : ne rendons pas responsable seulement l’Allemagne et pointons d’abord du doigt nos bourgeoisies (en France, le CAC 40) dans le projet européen. Ainsi, je trouve qu’il manque un contenu de classe plus marqué dans ton texte sur l’UE, son projet. De même, il y manque une critique de la forme fédérative en elle-même. Forme qui n’a nullement prouvé son efficacité en termes d’expression démocratique et de société du mieux-vivre. Autrement dit : ce n’est pas seulement l’UE qui est à combattre, c’est l’idée européenne elle-même, qui est beaucoup plus idéologique qu’internationaliste. La forme que prend une société n’est pas neutre politiquement. L’idée que pourraient s’exprimer démocratiquement 500 millions d’habitants venus de 28 Etats-nations différents et ayant presque autant de langues est une idée au mauvais sens du terme – « une idée commence légère et termine féroce », écrivait un philosophe. Et bien donc d’une réalité enviable. Salutations cordiales.

  3. Bonjour Serge. Très loin de moi l’idée qu’il faut abandonner le combat dans l’entreprise, j’ai justement déposé une contribution et une plateforme au congrès décrivant l’inverse. Ça reste le combat principal, celui qui détermine tous les autres. Je dis simplement qu’il faut élargir ce combat, ce que nous faisons déjà mais qu’il faut développer. Par ailleurs, mon article n’est qu’une note de blog, qui ne se suffit pas à elle-même et qu’il faut mettre au regard des nombreux autres articles que j’ai écris. Notamment sur l’Europe, pas le temps d’ouvrir un débat dans ces commentaires. Fraternellement. Guillaume.

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