L’islamophobie n’est pas qu’un mot

Article rédigé avec ma camarade Nolwenn Neveu 

Depuis les attentats du 13 novembre, les actes anti-musulmans, qui se produisaient déjà avec une fréquence inquiétante, se sont, comme on pouvait s’y attendre, encore multipliés en France. Par exemple, Latifa Ibn Ziaten, la mère d’un des soldats victimes de Mohammed Merah, a été huée et insultée lors d’une rencontre organisée par les députés socialistes à l’Assemblée nationale, parce qu’elle était coiffée d’un foulard. En Corse, des manifestants ont saccagé  une salle de prière musulmane avant de mettre le feu à des exemplaires du Coran. Après ces incidents, des quartiers populaires ont été investis aux cris de « On est chez nous! » et « Arabi fora (les Arabes dehors)! ». Les incidents de ce type se multiplient.

Ces événements s’inscrivent dans un contexte général d’islamophobie croissante et décomplexée au sein de la classe politique, intellectuelle et médiatique. Rappelons-nous à titre d’exemple que, dès 2012, Nicolas Sarkozy, alors Président de la République, évoquait des individus d’ « apparence musulmane », tandis que Manuel Valls déclarait que l’islam devait faire la démonstration de sa compatibilité avec les valeurs de la République. Les media ne valent guère mieux. Par exemple, lors de la traditionnelle interview du 14 juillet  sur France 2, Laurent Delahousse a demandé à François Hollande : « Il y  a en France 5 à 6 millions de musulmans, un tiers se déclare croyant, si un parti fondamentaliste et islamiste se créait France quelle serait votre réaction? ». De son côté Libération, journal qui se revendique de gauche, n’hésite pas à publier les tribunes islamophobes de  Luc Le Vaillant. La dernière en date, intitulée « La femme voilée du métro »[1], est un concentré de poncifs racistes et sexistes, digne des journaux d’extrême-droite de l’entre-deux guerres[2]. Parallèlement à cette banalisation des idées islamophobes, les « intellectuels » réactionnaires, dénonçant une fictive omerta du système médiatique, réalisent de grands succès de librairie, profitant de l’appétit du grand public pour partie conquis à ces idées.

Des discriminations spécifiques contre les musulmans

Malgré ce contexte, un débat persiste au sein des forces de gauche sur l’utilisation du terme « islamophobie », certains préférant le terme de « racisme anti-musulmans ». Ceux-là considèrent en effet notamment que le terme d’islamophobie n’est pas approprié, car il empêche la critique de la religion musulmane. A notre sens, on peut tout à fait condamner des aspects de la religion musulmane sans être islamophobe, et de toute manière l’urgence n’est pas à la critique de celle-ci, mais à la dénonciation et à la lutte contre toutes les discriminations religieuses. De fait, il existe aujourd’hui des discriminations visant spécifiquement les musulmans (réels ou supposés), pour leur croyance et leurs pratiques (réelles ou supposées). Celles-ci viennent s’ajouter au racisme qui frappe la population d’origine maghrébine. Une étude de l’Institut Montaigne, réalisée par l’économiste Marie-Anne Valfort[3], met précisément en lumière les discriminations à l’embauche reposant sur les stéréotypes associés à la religion musulmane. Elles viennent, comme le montre l’auteure de l’étude, redoubler des discriminations raciales déjà bien réelles.

Cette étude confirme l’existence de préjugés et de discriminations anti-musulmans en France. La situation est encore plus grave puisque c’est à une montée de la haine à l’égard des musulmans que l’on assiste. Celle-ci est renforcée par le fréquent amalgame entre étranger, maghrébin, arabe, musulman, intégriste et djihadiste. Pourtant, l’immense majorité des musulmans présents sur le territoire sont Français et n’ont rien à voir avec l’intégrisme ; il existe des musulmans non maghrébins, des étrangers non musulmans etc. Par ailleurs, comme le souligne le sociologue Raphaël Liogier, le jihadisme n’a que peu de choses à voir avec l’islam, le recrutement des jihadistes se faisant, en général « directement dans la case jihad, sans passer par la case islam  car ils ont préalablement ce désir de violence. 20 % d’entre eux ne sont même pas nés dans un milieu théoriquement musulman. Dans les 80 % restants, ce sont des musulmans théoriques, par l’origine, qui sont touchés, mais en général dans un milieu très peu pratiquants » [4]. Pour le politiste Olivier Roy, « il ne s’agit pas de la radicalisation de l’islam, mais de l’islamisation de la radicalité »[5].

Ces amalgames systématiques entre musulmans et intégristes participent de la construction d’une représentation des musulmans comme  des fanatiques incapables ou indésireux de s’intégrer. Les journalistes en sont d’ailleurs l’inépuisable relais, par exemple lorsqu’ils enjoignent les musulmans à se désolidariser des actes terroristes, comme s’ils en étaient a priori solidaires. Les musulmans incarnent donc aujourd’hui la « mauvaise altérité ». C’est ce que montre la sociologue Sara R. Farris lorsqu’elle compare l’islamophobie contemporaine aux premières étapes de la haine envers les juifs à partir du 19ème siècle, haine fondée sur des bases culturelles et religieuses. Comme eux, les musulmans sont présentés aujourd’hui comme « une nation étrangère au sein même d’une nation »[6].

Critiquer la religion et non les croyants

Dès lors, le terme d’islamophobie nous parait approprié pour désigner la forme de racisme particulière qui frappe la population musulmane ou supposée telle. Certes ce terme est imparfait mais il ne l’est pas davantage que les termes d’antisémitisme, d’homophobie etc. Comme eux, il a le mérite de mettre un mot sur des faits. Le rôle de la gauche aujourd’hui est de prendre à bras le corps cette question plutôt que de se perdre dans des querelles sémantiques. Cela n’est pas contradictoire, bien au contraire, avec la volonté d’émancipation qu’elle doit continuer à porter. Ce n’est pas en s’attaquant aux croyants ou en niant les fondements religieux des attaques qu’ils subissent qu’elle pourra lutter contre leur aliénation. Stigmatiser les croyants ou ignorer la spécificité de la stigmatisation dont ils sont victimes, particulièrement dans la période actuelle, c’est se priver des moyens de construire avec eux les luttes sociales. Etre critique à l’égard des  religions ça n’est pas s’opposer ou dénigrer les croyants. La laïcité doit permettre la liberté de conscience et de culte, comme le prévoit la loi de 1905. Sa défense ne doit pas conduire à renforcer les discriminations ou à donner l’impression que l’application des principes républicains est tournée contre les croyants, voire particulièrement contre les musulmans. C’est en respectant les musulmans et leurs croyances, au même titre que les autres croyants, et en s’opposant à l’acharnement social, médiatique et politique qu’ils subissent, que nous favoriserons l’émancipation de la population française dans son ensemble.

Guillaume Etiévant et Nolwenn Neveu

 

[1] Libération du 7 décembre 2015.

[2] Voir à ce propos la tribune de Laélia Veron : http://www.acrimed.org/Le-journaliste-pervers-du-metro

[3] http://www.institutmontaigne.org/fr/publications/discriminations-religieuses-lembauche-une-realite

[4] http://www.lesinrocks.com/2015/02/07/actualite/raphael-liogier-le-jihadisme-ne-vient-pas-du-communautarisme-mais-de-la-desocialisation-11559369/

[5] Olivier Roy, « Le djihadisme est une révolte générationnelle et nihiliste ». Le Monde 24 novembre 2015

[6] http://www.contretemps.eu/interventions/sur-antis%C3%A9mitisme-islamophobie-en-europe-islamophobie-europ%C3%A9enne-suit-elle-m%C3%AAme-voie-q

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