Le shadow banking pour les nuls (et donc pour Alain Juppé)

Alain Juppé était l’invité de l’Émission politique, jeudi dernier sur France 2. Les journalistes David Pujadas et Léa Salamé inauguraient une nouvelle séquence : l’arrivée, au cours de l’émission, d’un invité surprise, en l’occurrence Jérôme Kerviel. Alain Juppé n’avait apparemment pas prévu de fiches sur la finance.  Lorsque l’ancien trader le questionna sur la manière avec laquelle il comptait réglementer la finance et en particulier le shadow banking, Alain Juppé dû avouer devant des millions de téléspectateur qu’il ne savait pas ce que c’était. « Je ne suis pas un spécialiste de ces questions comme Monsieur Kerviel », ajouta-t-il, se drapant dans son ignorance.

Que le commun des mortels ne sache pas précisément ce qu’est le shadow banking, on peut le comprendre, étant donné le peu d’informations et d’explications divulguées par les médias sur ce sujet. Mais qu’un potentiel présidentiable affiche un tel niveau de méconnaissance, cela à de quoi inquiéter. Petit rappel à toutes fins utiles : le shadow banking représente aujourd’hui environ 80 000 milliards de dollars d’actifs financiers, soit l’équivalent du PIB mondial annuel. Une broutille donc ; on comprend bien que M. Juppé ne daigne pas s’y intéresser.

Le shadow banking est défini par le Conseil de Stabilité Financière (CSF) comme « une intermédiation de crédit impliquant des entités et des activités en dehors du système bancaire réglementé ». Quésaco ? En bref, on peut résumer ainsi le problème :

  • Les banques doivent respecter un certain nombre de réglementations. En particulier, les accords de Bâle III de fin 2010 leur imposent d’avoir des réserves de liquidités (Liquidity Coverage Ratio) permettant de couvrir les risques de fuites de ces liquidités pendant au moins 30 jours (retrait des dépôts par la clientèle, chute de la note attribuée par les agences de notations, etc.).
  • Ces ratios ne s’appliquent qu’aux banques, car celles-ci ont le monopole de la création monétaire, grâce aux liquidités que leur fournit la banque centrale.
  • Un grand nombre d’acteurs financiers échappent donc à ces réglementations, car ils gèrent et placent une épargne issue de dépôts et non pas d’une création monétaire : fonds d’investissement, banques d’affaires, Hedge Funds, etc.
  • Mais les banques ont le droit de revendre leurs prêts à ces acteurs financiers sous forme de titres contenant de nombreux éléments (ce qu’on appelle la titrisation). Ainsi, elles peuvent nettoyer leurs bilans des prêts risqués et transférer le risque a des acteurs financiers soumis à aucune réglementation. Indirectement, des fonds d’investissement bénéficient donc des liquidités de la banque centrale et peuvent spéculer à loisir sans qu’on puisse contrôler quoi que ce soit.
  • C’est pour cela que ce mécanisme s’appelle le shadow banking : des acteurs financiers peuvent se comporter comme des banques, mais hors bilan, sans contrôle, bref, dans l’ombre. Et, paradoxalement, plus on régule les banques, plus le risque de crise financière augmente, car l’obligation de respecter des ratios de fonds propres pousse ces dernières à se défaire d’une partie de leurs créances, pour retrouver de la capacité de financement, en les titrisant au profit du shadow banking.

Le shadow banking a une responsabilité massive dans la crise de 2008 et n’a eu de cesse de se développer depuis. L’esprit peut-être resté en exil au Québec, Alain Juppé semble être passé à côté de tout cela. Et de bien autre chose : selon lui la clef pour diminuer le chômage c’est de supprimer les charges patronales sur le SMIC… alors qu’il n’y en a déjà quasiment plus (8%) depuis l’application du pacte de responsabilité et du CICE. Mais c’est un autre sujet.

Guillaume Etiévant

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